A la rencontre des migrants - une journée à Calais
Témoignage de petite sœur Christine

Depuis des mois on ne cesse de parler en Europe des migrants. Tant de frontières se ferment, de nouvelles barrières se dressent… Et parfois on a l’impression que l’on oublie qu’on ne parle pas de chiffres ou de pions, mais de personnes : des hommes, des femmes, des enfants. Je voudrais vous partager quelques rencontres avec nos frères et sœurs venus d’ailleurs qui habitent fortement ma vie.

Calais : ville portuaire sur la côte française, au départ pour l’Angleterre. Avec la présence de milliers de migrants qui s’y trouvent dans l’espoir de pouvoir rejoindre clandestinement l’Angleterre, elle est devenue un des symboles de la crise migratoire et des souffrances des migrants à la recherche d’un avenir.

Le 12 mai, j’ai pu accompagner une délégation des évêques français à Calais dont Mgr Pontier, président de la Conférence épiscopale et Mgr de Dinechin, évêque responsable de la Pastorale des Migrants où je travaille. Nous avons vécu cette journée loin des grands médias ou des discours politiques ; c’était une journée de rencontre et de partage qui m’a beaucoup marquée.

Nous étions accueillis et accompagnés tout au long de la journée par des responsables et bénévoles du Secours Catholique et deux prêtres de Calais, tous très engagés. Ils nous ont permis de découvrir de l’intérieur cette réalité, en rentrant dans le camp et surtout d’aller à la rencontre des personnes.



Après une brève introduction dans les locaux du Secours Catholique, nous voilà partis vers le grand campement au bord de la ville qui est depuis un an le seul lieu où les migrants peuvent s’installer (lors de notre visite on estimait leur nombre à 3000 ou 4000). Au début il s’agissait juste d’une zone vague, avec un petit centre d’accueil.


Mais pendant les derniers mois, quelques aménagements ont été réalisés, tout en laissant les personnes dans des conditions très précaires.

Quand on s’approche du camp, on voit d’abord cette immense surface évacuée au printemps où presque tout a été détruit ; parfois on aperçoit encore au milieu du terrain des restes de tissus ou de plastique. Quelques mois avant il y avait ici encore des centaines, voire un millier (ou plus) de tentes et de baraquements. Aujourd’hui il ne reste qu’une église, puis deux ou trois des lieux communs qui ont échappé à la destruction de cette partie sud du camp. Il y a des policiers partout, puis les migrants qui vont et viennent sur les petits chemins ou la route qui longe le camp.
Nous nous approchons du centre Jules Ferry : un petit centre d’hébergement pour femmes et enfants, quelques containers pour des malades, puis des grands hangars ouverts pour la distribution de la nourriture et le rechargement des portables, des containers avec des douches, un terrain de sport…




Aujourd’hui il fait beau (et ça veut dire : presque pas de boue !), il y a pas mal de monde : migrants, mais aussi bénévoles et salariés facilement reconnaissables à leur veste « Secours Catholique », « Vie Active » ou d’autres associations.


Il y a des retraités comme des jeunes, des français comme des migrants engagés à leur tour auprès de leurs frères et sœurs.  Je croise le regard des personnes migrantes : certains fatigués, d’autres souriants, d’autres encore avec un regard profond qui dit long sur leur chemin d’errance, de souffrance. Il y a énormément de jeunes, beaucoup d’africains. Ils ont parcouru des milliers de kilomètres avant d’arriver ici ; certains sont passés par le désert, d’autres par des bateaux de fortune pour passer la Méditerranée. L’histoire de chacun reste dans son intimité…

Nous passons par le container-cuisine où le chef cuisinier nous parle du menu pour le déjeuner/dîner : un repas « double » servi dans l’après-midi à tous ceux qui le demandent. Il se met à préparer le repas pour 2000 personnes, peut-être plus …
Nous longeons une grande caravane. Un panneau écrit à la main, en couleurs vives, en anglais et en arabe indique : « médecine alternative contre les douleurs ». Le responsable, lui-même un migrant, nous explique qu’ils font surtout de l’acupuncture pour soulager les douleurs. Rappel de tant de traumatismes, de souffrance et de tensions que les personnes portent dans leur chair.



Plus loin nous entrons dans le Centre d’accueil provisoire (CAP), récemment installé : un « village » de containers pour 1500 personnes : dans chaque container, 12 personnes ont leur lit, dans un espace chauffé et sécurisé. Au milieu quelques containers plus grands : des espaces communs comme cet « espace pour les familles ».


Je rencontre un papa afghan avec ses deux enfants. Nous échangeons quelques mots en anglais. Il habite dans un container avec toute sa famille et un oncle. Je n’ose pas lui demander s’ils attendent l’asile en France ou une possibilité de passer en Angleterre… Puis le fils réclame rapidement notre attention pour jouer – comme tant d’enfants !


Après la visite des parties aménagées, nous entrons en petits groupes dans la « jungle », cette large zone où chacun s’installe comme il peut : sous tente, dans des baraquements. Le long du chemin principal nous trouvons des petits magasins avec des produits de première nécessité ou encore quelques « restaurants » qui vendent des plats préparés. Je suis impressionnée par l’ingéniosité et la ténacité des personnes, par leur force de vivre.


Nous croisons un groupe d’afghans. Comme notre accompagnateur du Secours Catholique parle persan, on peut dialoguer davantage avec eux, au-delà de quelques mots en anglais. Presque tous ont l’espoir de rejoindre l’Angleterre, la moitié d’entre eux ont de la famille là-bas. Le leader du groupe est un imam afghan. Derrière lui nous apercevons une grande tente : la mosquée (une parmi d’autres dans le camp). Les musulmans s’y rassemblent régulièrement pour la prière. La foi a une place essentielle pour tant de migrants ! L’imam tient à nous amener un plus loin, en dehors du chemin central, vers une cabane en bois, 3x4m : l’école ! « Construite par UNICEF », comme il nous dit ! Une dizaine de personnes s’y retrouvent  regulièrement pour apprendre le français. Les phrases sur le tableau en témoignent : « Bonjour », « Comment allez-vous ? ». En sortant ils nous invitent à prendre le thé! Un bon thé sucré, avec quelques gâteaux.



Continuant notre parcours, nous voyons plus loin l’église érythréenne orthodoxe, qui s’élève au milieu du terrain évacué où se mélangent terre et débris. Elle est faite de bois et de bâches, en forme de croix. L’intérieur est aménagé avec soin, avec des images de la Vierge Marie et de quelques Saints, des tapis au sol. Nous enlevons nos chaussures et entrons quelques minutes ... Devant nous, à genoux, un homme qui prie ; nous entendons ses sanglots…  Ma prière monte en silence, habitée par tous ces visages, toutes ces personnes rencontrées. Je regarde la croix au centre de l’église. Combien de souffrances et aussi d’espoirs sont déposés à son pied ?



Tout au long de la visite, nous croisons beaucoup de volontaires et aussi de salariés – tant de personnes qui se mettent au service. Beaucoup viennent d’ailleurs : d’autres parties du département ou même de la France ; un grand nombre aussi de l’Angleterre.

L’après-midi est dédié à la rencontre des  paroissiens et des bénévoles. Mgr Pontier les invite à partager leurs expériences : joies et difficultés… « Qu’est-ce que cela a fait bouger en vous ? » Peu à peu les personnes se mettent à parler : « je n’ai pas pu rester indifférent » ; « nous avons accueilli des migrants chez nous : souvent pour recharger les portables, parfois aussi pour la nuit quand il y avait la place » ; « nous recevons tant d’eux, beaucoup plus de ce que nous pouvons donner ». C’est un temps fort d’écoute, de partage. Les souffrances ne manquent pas non plus : « Mon fils ne vient plus me voir depuis que j’accueille des migrants ». On sent combien la foi est moteur pour les personnes, sans qu’elles en fassent beaucoup de paroles. Etre au service, donner un coup de main comme on peut, sans faire de bruit…

Nous terminons la journée avec l’eucharistie à la paroisse, célébrant la présence du Christ dans cette réalité, pain pour la route, pour continuer le service ...

L’Eglise l’a dit plus d’une fois : les migrations sont un signe de notre temps. Je suis convaincue que Dieu nous y fait signe, nous appelle. Notre humanité et notre foi y sont en jeu : est-ce que nous ouvrons notre cœur ou nous le fermons ? La rencontre invite à un chemin d’humanisation pour devenir véritablement humain. Et elle nous pousse aussi plus loin sur notre chemin à la suite du Christ, présent en chacun des plus petits (cf. Mt 25).


(Quelques échos de la visite à Calais sur le site de la Conférence Episcopale, de la Pastorale des Migrants, du Secours Catholique et du journal La Croix)





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