Un Carême très particulier...

Témoignage de petite sœur Anna sur son quotidien
à Turin, en confinement lié au Coronavirus



Depuis plusieurs semaines déjà, le nord de l’Italie est particulièrement touché par l’épidémie du Coronavirus.
Des mesures de confinement étaient prises bien plus tôt qu’en France.

Petite Sœur Anna, en communauté à Turin, a partagé le 12 mars aux petites sœurs son vécu, d’un ton très personnel:




"Bien chères petites sœurs,

Depuis plusieurs jours, j’avais envie de vous écrire quelques lignes du comment nous vivons en compagnie du “coronavirus”, mais les évènements sont allés tellement vite que je me trouve bien dépassée !

Tout commence vers la mi-février. Nous avions entendu aux informations TV de cette maladie qui s’était répandue en Chine, mais comme on fait souvent, on la pensait lointaine, ce n’était pas pour nous …. Puis le 21 février voilà la nouvelle du premier cas en Italie et ensuite, dans les jours suivants, la multiplication exponentielle des personnes contaminées.
Dans les mêmes jours, Carmen [une sœur de la communauté d'Anna] a eu de la fièvre, mal à la gorge et un bon rhume. Puisque la fièvre ne passait pas, on a demandé au médecin une visite à domicile, comme d’habitude. Il n’est pas venu, il a dit que c’était de la grippe et il a donné des médicaments uniquement pour contenir la fièvre. Evidemment nous pensions au coronavirus, les deux, mais nous avons gardé la peur au-dedans de nous, sans rien dire, pour ne pas préoccuper l’autre.

Entre temps nous arrivions au jour des cendres ; bien disposées à commencer notre Carême, comme chaque année …. mais … pas de cendres, pas de célébrations dans les églises jusqu’au premier dimanche de Carême. L’épidémie s’était fort répandue dans les régions de l’Italie du nord, pas encore à Torino mais elle allait vite arriver deux jours après. Toutes célébrations liturgiques furent interdites.
Nous commençons le Carême ; nous étions prêtes pour une certaine pénitence, mais voilà que la pénitence est différente de celle que nous avions prévue.

Lundi 2 avril, Carmen a toujours la fièvre et moi aussi je commence à avoir mal à la gorge. Le jour suivant moi aussi j’ai un peu de fièvre. Le médecin nous soigne toujours par téléphone, sa secrétaire renvoie les gens du cabinet, il faut le garder vide, mais enfin nous arrivons à avoir une ordonnance d’antibiotiques pour Carmen avec des anti-inflammatoires par aérosol. Et tant qu’on y est : double prescription pour les deux petites sœurs et ordonnance d’une radiographie … que nous pourrons faire seulement le 21 mars, à cause des services surchargés

Un coup de téléphone à Gabriella et Carla [deux petites sœurs en maison de retraite], pour leur dire que nous sommes malades et que nous ne pouvons pas aller les voir. Pas de problèmes : dans les deux maisons de retraite, comme en toutes celles du territoire, les visites sont interdites, pour préserver les personnes âgées et malades, qui sont la grande majorité des victimes du coronavirus. Nous restons en contact par téléphone, bien contentes que nos sœurs soient dans un milieu protégé.

A présent, 12 mars, en Italie on a plus de douze mille contaminés et autour de 1000 morts !

Chez nous, notre grippe va vers sa fin, moi je m’en suis sortie en deux, trois jours, mais Carmen traine encore une mauvaise toux, qu’elle soigne diligemment avec de l’aérosol. Grâce à Dieu, après 14 jours d’incubation, nous sommes presque sûres que ce n’est pas du coronavirus … la tension commence à diminuer et quelques larmes peuvent se libérer.

Les nouvelles à la TV se succèdent, toujours plus insistantes et dramatiques : plusieurs décès et des centaines de personnes en soins intensifs. Les hôpitaux sont à la limite de leur capacité, le personnel soignant demande des renforts, on embauche les jeunes et on demande aux anciens qui sont à la retraite de revenir.

Ma famille, qui est près de Milano, me téléphone pour signaler les premiers cas dans ma ville et les fatigues de mes deux nièces, infirmières, qui se retrouvent, dans leur travail à l’hôpital, à faire face à une situation d’urgence et de transformation complète de plusieurs services, nécessaires pour accueillir et soigner les contaminés.
L’ordre de limiter les déplacements, d’éviter le plus possible de sortir de chez soi, l’interdiction de se rassembler , la fermeture de toutes les écoles, des églises, ainsi que des cinémas, des musées, arrivent bien vite dans notre région et les « zones rouges » en Italie se multiplient jusqu’au 9 mars, quand tout le pays est devenu « zone rouge », c’est-à-dire qu’il est interdit de sortir et de rentrer dans ce territoire, pour éviter de porter ailleurs la contamination.

Quel drôle de Carême nous sommes en train de vivre ! Qu’est-ce que le Seigneur veut nous dire par cela ?

Nous avons beaucoup de temps pour réfléchir, vu qu’il n’y a pas d’engagements, sauf une petite sortie pour les courses, le plus près et plus vite possible !

Ce petit virus, tellement petit qu’on ne le voit pas, il a mis à genoux des millions de personnes !

Il nous a volé la socialisation : à la vue d’une personne, il faut garder un minimum d’un mètre de distance, il ne faut pas se donner la main, surtout pas s’embrasser, pas se rassembler. Nous, les italiens, qui aimons tellement être ensemble, faire la fête, nous qui sommes naturellement disposés à nous approcher des autres, à entrer en contact, à les aider…. Voilà qu’il faut s’isoler, mettre des masques de protection, prendre de la distance. Dimanche à la messe de notre paroisse (la dernière !), nous étions très peu nombreux, assis dans les bancs, distanciés les uns des autres ; c’était une messe triste ! Sans la chorale, sans la foule habituelle, faite de gens de tous les âges et de toutes les couleurs, sans la joie de se retrouver nombreux pour rendre grâce à Dieu, mais pressés de rentrer chez nous, le plus vite possible….

Mais nous avons à vivre une autre forme de socialisation : il faut accepter de se soumettre à des restrictions, il faut faire ce que tout le monde doit faire, il faut faire confiance à ceux qui nous gouvernent et qui nous demandent de rester chez nous, il faut sortir de notre individualisme et poser des actes conséquents au fait que nous sommes un même corps et que nous sommes interdépendants.

Mais ce petit virus nous a donné aussi l’opportunité du désert : seuls, dans notre chambre, seuls avec nous-mêmes, avec nos peurs et nos angoisses, mais aussi avec nos ressources de vie intérieure, nos relations qui demandent à trouver des nouvelles manières de s’exprimer : un coup de téléphone, un WhatsApp, un message mail, une plus grande attention entre voisins du même immeuble…

Ce Carême, nous vivrons un jeûne eucharistique, dure privation, un jeûne que nous n’avions pas prévu, pas voulu … nous chercherons de nous nourrir de Sa Parole, de nous nourrir davantage du silence « obligé » et de la solitude non choisie, opportunité de dialogue intime avec Dieu, un dialogue de pauvres, avec beaucoup de questions, de points d’interrogation, de « pourquoi ? », de « jusqu’à quand ? »
Je ne me retrouve pas en le genre de prière que certains invitent à faire : « il faut prier car Dieu va nous sauver ! … avec la prière nous n’avons rien à craindre ! …. Qui a la foi rien ne le saisira ! … »
Je prie, je me confie à Dieu, je tâche de m’abandonner, chaque jour, mais ma foi est bien petite, pauvre,
C’est une foi qui cherche à disposer mon cœur à faire Sa volonté, qui se révèlera jour après jour, un moment après l’autre, disponible à l’inconnu, donc qui n’a pas la certitude que mon Dieu, avec beaucoup de prières, changera le coronavirus en un gentil microbe innocent.

Ce petit virus me donne l’opportunité d’approfondir ma conscience que l’homme, la femme, moi-même, nous sommes bien peu de chose dans l’univers, bien fragiles et qu’il est bien temps que nous écoutions davantage ce que la nature, notre corps, la terre nous disent et que nous posions des actes respectueux et constructeurs de futur. Il nous est demandé une conversion de notre esprit de domination, dont chacun de nous porte une petite semence, bien cachée derrière des bonnes intentions.

Ce petit virus nous a fait découvrir que nous, à la frontière sud de l’Europe, nous qui fermions nos ports aux ONG qui sauvaient les migrants, nous qui avons donné de l’argent à la Turquie pour qu’elle garde les Syriens qui fuient la guerre, nous, maintenant, nous sommes ceux qui subissons discrimination, ceux qui sommes refusés au débarquement de l’avion et qui sommes refoulés à nos frontières ; nous-mêmes nous sommes ceux qui portons les maladies….

J’ai apprécié nos gouvernants qui ont su prendre des décisions assez rapidement et qui ont invité les gens à redécouvrir un sens d’appartenance à une communauté humaine, conscients que si on pourra s’en sortir ce sera tous ensemble, avec un sentiment de réciprocité et d’appartenance.

Je suis aussi en admiration du personnel sanitaire qui a su se mettre au service sans réserves, avec beaucoup de risques et de fatigue. Le petit sacrifice de rester à la maison qui nous est demandé est bien peu de chose, mais il est notre OUI à appartenir à cette humanité aussi fière que fragile… appelée à la conversion.
Carmen et moi, dans notre petite fraternité de Torino réduite à deux, nous avons essayé de réorganiser notre vie quotidienne, laudes le matin à 8 heures, suivies de la Messe transmise par la télévision, adoration quotidienne dans la journée et, le soir, avant l’office de vêpres, nous prions le chapelet. En vérité cette prière n’est pas habituelle pour nous, mais nous voulons l’offrir comme un chemin d’humilité, qui nous rapproche davantage des plus petits qui attendent tout de la main du Seigneur."

Petite Sœur Anna







 

Retour à Actualités