Accompagner sur un chantier d'insertion

Témoignage de Petite Soeur Joëlle à Mulhouse

Petite Sœur Joëlle nous parle de son travail sur un chantier d’insertion à travers quatre visages de personnes accompagnées :

Il y a 8 ans, j’ai été embauchée comme accompagnatrice socio-professionnelle sur un chantier d’insertion. C’est une association qui aide les personnes à s’insérer ou se réinsérer dans le monde du travail, grâce à des emplois "aidés" par des subventions. Les salariés en insertion travaillent dans le bâtiment, le nettoyage, la restauration et la manutention 24h par semaine pour une durée maximum de 2 ans, ils touchent un salaire et sont accompagnés pour résoudre leurs problèmes sociaux, pour se former et rechercher un emploi. L’objectif est d’augmenter leurs "chances" de décrocher un travail "classique".

 

Depuis un moment, je cherchais à vous partager quelque chose de mon travail sans y parvenir…

Ce soir, je rentre à la fraternité avec le "cœur brisé"…  de ce cœur brisé dont parle Père Voillaume. « Pour être cette possibilité que le Seigneur s’est réservé : se servir du cœur d’un pauvre homme…. »


Le respect humain et le secret professionnel ne me permettent pas de vous partager ces rencontres quotidiennes mais j’ai, dans le cœur, trois visages de personnes accompagnées au cours de la journée.


Celui d’une personne ayant obtenu le statut de réfugiée ; elle remue "ciel et terre" pour trouver du travail et, ainsi, pouvoir envoyer de l’argent à  sa famille qui meurt de faim dans un camp de réfugiés oublié de la planète, une prison à ciel ouvert au milieu du désert, m’a-t-elle expliqué un jour. Je l’ai accompagnée pendant les 2 ans, admirant son énergie et sa volonté d’apprendre… mais il y a si peu de travail pour les "petits" comme elle….

Celui d’un homme qui souhaite tant se qualifier professionnellement, il  est touchant d’humanité et de détermination mais les souvenirs des "traumatismes" reviennent parfois en flashback, son regard se trouble … « Je viens d’un pays où la vie humaine ne compte pas» …

Celui d’une  femme ordinaire de France qui se débat dans une situation personnelle et familiale douloureuse et qui vient d’échouer pour la deuxième fois à un examen…  « L’année commence mal pour moi, mais  je vais réessayer … »

Le psaume prié ce soir à la chapelle revient comme en écho : «  Il aura souci du faible et du pauvre, du pauvre dont il sauve la vie. Il les rachète à l'oppression, à la violence ; leur sang est d'un grand prix à ses yeux. »

Un quatrième visage se présente à moi, celui-là est radieux, c’est celui d’un jeune voisin croisé ce matin dans les garages de l’immeuble en partant au travail.



Il a été salarié quelques mois sur le chantier d’insertion. Je savais qu’il avait objectivement très peu d’atouts pour décrocher un emploi mais il m’annonce qu’il a signé la veille un CDI (Contrat à Durée Indéterminée, objectif suprême de toute personne à la recherche d’un emploi), pour un travail « très physique » ajoute-t-il pudiquement … (traduisez vraiment dur physiquement).


Au cours de ces années, j’ai redécouvert les richesses du cadre non-confessionnel ou laïc de l’association qui m’emploie "pour construire le Royaume".
C’est une expérience de notre "humanité commune", que nous sommes tous "frères", "sœurs", malgré les différences, c’est aussi une conviction expérimentée au quotidien.
Dans un contexte de repli identitaire, on peut facilement cultiver "l’entre soi"…Cette absence de liens permet d’entretenir toutes sortes de représentations souvent négatives de l’autre … Mon cadre de travail est un lieu de partage de valeurs communes. Et je l’apprécie.
Un presse papier sur mon bureau, à l’effigie Mère Teresa, cadeau d’une collègue kosovare, musulman est un clin d’œil à ce "vivre et travailler" ensemble.

Un de mes soucis, sur lequel mes collègues me taquinent parfois, est de proposer aux salariés en insertion de se former. Différents types de formations professionnelles sont possibles mais les personnes qui ne savent ni lire et ni écrire en sont exclues, elles n’ont pas les prérequis nécessaires pour y être admises.

Depuis plusieurs années, j’étais à la recherche de cours pour ces dernières. J’ai exploré de nombreuses pistes sans résultat …. Il existe des  cours de français pour les personnes de langue étrangère mais rien pour celles qui n’ont jamais été scolarisées, dans le jargon, cela se traduit par des propositions de "FLE" mais pas d’ "ALPHA". La raison est simple: il faut un groupe de 12 personnes pour obtenir un financement et les "Alpha" n’étaient pas assez nombreux. 
Ce sont donc très souvent les moins formés qui ne bénéficient pas de formation ; comment donner la priorité aux "plus petits" dans un tel contexte ou au moins une certaine égalité ? 
A force de persévérance, depuis un an, un cours de qualité est proposé deux fois par semaine pour un groupe de 8 à 10 personnes. Une victoire !
Quelle joie de voir les progrès des uns et des autres …. Mais aussi de prendre mieux conscience des difficultés d’apprendre à l’âge adulte…
Voici ce qu’exprimait une personne lors d’un bilan de fin de formation : « Dans la vie, si tu sais pas lire, on dirait que tu es aveugle.  Je commence à voir… Moi, je veux continuer à ouvrir les yeux. Avant je devais toujours amener  ma fille  (actuellement âgée de 14 ans, pour les démarches administratives). Je voulais faire plaisir à mes enfants. Mes enfants m’aident. Ça va plus qu’avant. J’arrive à copier, à rester sur la ligne. Si je vois un mot, je comprends. Avant, j’avais honte tellement… » 

Je pourrais vous partager beaucoup d’autres aspects parfois plus techniques : l’exigence d’un travail sur soi pour "mieux travailler", les contraintes liées à l’évolution des législations et des financements qui demandent de beaucoup rendre compte (je dois faire signer les personnes à chaque entretien dans mon bureau), les obligations de résultats même dans le travail social, la "dématérialisation via internet"  de toutes les démarches (demandes d’aide sociale, déclaration d’impôts, suivi des remboursements de soins,…) et les initiatives associatives pour se battre contre cette nouvelle exclusion dite "numérique" …

Voilà quelques échos d’un travail social au quotidien, qui permet aussi tout simplement de gagner sa vie, notre vie, en fraternité  …  



 

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