Au service des plus pauvres:
les petites joies quotidiennes
et l’expérience de la fraternité

Petite sœur Anna a travaillé ces dernières années dans une boutique d’habillement solidaire - un projet commencé à l’initiative d’une petite sœur et d’un ami. Au-delà de la vente de vêtements, c’est la richesse des relations qui est le plus important :

"Ce qui me fait vivre et me donne beaucoup de joie, c’est ma mission au service des plus pauvres, où ce qui compte ce ne sont pas les grandes œuvres ou la visibilité aux yeux des "grands", mais ce sont les petites joies quotidiennes, l’expérience de la fraternité, qui disent combien Dieu nous aime et combien il désire nous voir vivre vraiment comme frères et sœurs.

   

Je consacre la plus grande partie de mon temps à la boutique d’habillement solidaire, Equanima. Les personnes qui viennent chercher des vêtements sont maintenant très nombreuses (on a en enregistré environ 5000) ; avec nombre d’entre elles, une amitié s’est créée ; elles viennent volontiers parce qu’elles se sentent respectées et écoutées avec dignité.



Avec la "carte à point" qu’on leur donne gratuitement, elles peuvent choisir, comme dans un magasin, ce dont elles ont besoin, selon leurs goûts et préférences. Quelquefois elles nous demandent un conseil, d’autre fois elles nous racontent leurs histoires, leurs préoccupations, leurs peurs ; souvent elles nous amènent leurs enfants et elles se réjouissent des compliments que nous leur faisons. Beaucoup d’entre elles sont étrangères, résidentes à Bari ou bien des migrants de passage. Après le premier contact, souvent elles reviennent avec d’autres amis du même pays et elles se proposent pour servir d’interprète entre nous et les nouveaux arrivés.

Ce qu’ils apprécient, au-delà des vêtements que nous donnons, c’est qu’ils sont reconnus comme des personnes, appelés par leur nom et servis avec respect. En échange, eux aussi nous respectent, ne sont pas exigeants, acceptent les règles et il est rare qu’ils contestent quand nous sommes obligés de refuser quelque chose.

Mais ce dont je voudrais vous parler aujourd’hui, ce sont des volontaires qui aident dans cette boutique. Nous avons une quarantaine de personnes qui font des tours de demi-journée, trois jours par semaine. Beaucoup sont à la retraite, mais il y a aussi plusieurs personnes qui, dans le temps que leur laisse le travail, viennent donner un coup de main ; il y a ceux qui sélectionnent les vêtements et les exposent dans le magasin, ceux qui vendent et qui sont à la disposition des clients, ceux qui restent à la porte pour accueillir et orienter, selon les besoins. Il y a aussi ceux qui sont à la caisse pour compter les points correspondants aux achats et les déduire de la carte personnelle. Chacun sait ce qu’il doit faire et le fait avec passion et attention. Nous avons beaucoup de joie à travailler ensemble et à trouver des amis qui partagent la même sensibilité et les mêmes valeurs.



Mais parmi les volontaires il y en a quelques-uns qui ne sont pas vraiment "volontaires", mais qui sont envoyés par la justice pour une période de mise à l’épreuve.

Comme association, nous avons passé une convention avec l’Office d’exécution des peines du Ministère de la Justice, ouvrant notre porte pour accueillir des personnes qui doivent exécuter des peines alternatives. Ce sont des personnes qui, après avoir fait un délit, doivent faire, à la demande du tribunal, un service d’utilité publique et travailler bénévolement pour "racheter" le tort qu’elles ont fait à la société.


Plusieurs personnes ont effectué chez nous cette période de mise à l’épreuve; souvent ils ont fait des petits délits, parfois ce sont des jeunes qui ont fait quelques bêtises, ou bien ce sont des adultes qui, pour la première fois, ont commis une faute, sans se rendre compte de sa gravité.
A mon grand étonnement, je me suis rendue compte de combien on a besoin de lieux pour les accueillir ; souvent des avocats me téléphonent à la recherche d’un lieu où envoyer leurs protégés ; quelquefois ce sont des jeunes qui étudient encore ou qui travaillent depuis peu et qui doivent exécuter cette peine sans perdre leur travail ou leur temps d’études.
Les dernières filles qui sont venues (20 et 18 ans), sont arrivées très craintives, se sentant profondément coupables pour ce qu’elles avaient fait et ayant toujours l’impression qu’on les regardait. Nous les avons incluses dans les tours de travail, sans dire aux autres volontaires leur situation et les considérant comme n’importe quelle volontaire. Petit à petit, elles se sont détendues, ont lié amitié avec les femmes les plus anciennes, ont apprécié leur compagnie et la sérénité du travail collectif pour les autres. L’une d’entre elles m’a dit que cela a été une découverte pour elle de voir tant de personnes dans le besoin et par ailleurs une joie de pouvoir les servir sans les humilier par une charité qui accentue leur état d’assistés. Une autre me disait combien elle sentait l’importance de faire ce service d’utilité publique, pour se racheter du mal qu’elle a fait et je dois dire qu’elle travaille avec beaucoup de sérieux et de don d’elle-même.

Avant, nous avions accueilli un monsieur âgé de plus de soixante ans, qui avait des problèmes d’audition très graves et qui n’avait pas trouvé de possibilité d’exécuter sa peine à cause de son handicap. Dans notre boutique, nous lui avons confié la charge de surveillant : à travers les étagères et les porte-manteaux, il observait les personnes qui venaient et les surveillait pour voir si elles ne faisaient pas des bêtises comme voler ou détériorer... Pendant des mois, il est toujours venu à l’heure et il a fait son travail sans prononcer une parole, ni échanger avec les volontaires. Et puis, un jour, je l’ai rencontré dans la rue et je l’ai salué chaleureusement, je lui ai demandé où il habitait, comme on fait avec un ami ; à l’association nous l’avons vu changer, il a commencé à raconter qu’il avait une barque, qu’il avait la passion de la pêche et il nous a apporté des photos du fruit de sa pêche. Chaque matin, il lisait le journal et il nous commentait les nouvelles du jour. Quand sa période de mise à l’épreuve a été terminée, sa présence silencieuse mais bien réelle nous a manquée.

Un autre jeune, père de famille, pour un délit commis dans un moment de faiblesse, a dû faire neuf mois de mise à l’épreuve ; son travail l’occupait l’après-midi jusque tard dans la soirée, quelquefois même jusqu’à minuit mais il venait le matin pour faire son service à Equanima. Combien de fois il nous a remerciés de l’avoir accueilli et il nous a dit combien cette période a été importante pour lui. Sans se sentir jugé, au contraire, apprécié de tous pour sa grande disponibilité à faire n’importe quel travail, il a pu réfléchir sur ses erreurs et il s’est rendu compte de ce qui est plus important dans sa vie.

Chaque personne est une histoire unique mais pour toutes le respect, l’écoute et le travail sont des éléments essentiels pour se racheter et trouver de nouvelles forces pour reprendre sa vie en main de façon responsable."

   

 

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