"J'étais prisonnier et vous m'avez visité" (Mt 25)

Avec les prisonniers à Antsirabe (Madagascar)

Petite Sœur Agnese est présente à la prison depuis de nombreuses années :
elle nous parle de la situation si difficile des prisonniers:

La situation dans le pays ne s’améliore pas, la pauvreté augmente et la conséquence la plus directe est que le nombre des détenus augmente. Ce soir même, quand je sortais de prison, deux hommes rentraient… leur maigreur expliquait déjà que leur vie n’a pas été facile jusqu’à maintenant et qu’ils n’ont pas du manger chaque jour à leur faim. L’autre jour sont rentrées 21 personnes dont une femme pour cause de vol. Un détenu m’a dit qu’ils sont vraiment pauvres. Si c’est les détenus mêmes qui le disent, c’est qu’ils le sont vraiment !

Je venais de faire un partage d’évangile avec un groupe d’entre eux ; cela dure depuis deux ou trois ans et nous avons justement parlé de richesse : c’est l’évangile de Luc 17,1-13., où on parle du gérant malhonnête. Ce passage n’est pas particulièrement facile et de plus il n’est pas facile parler de richesse avec des personnes qui vivent dans un grand dénuement à longueur d’années et pourtant, chaque fois j’en sors un peu plus évangélisée par ce que j’ai entendu. Aujourd’hui il a suffi de leur faire comprendre que la richesse que nous possédons n’est pas faite d’argent seulement pour qu’eux-mêmes découvrent que le plus grand trésor que nous avons est notre foi, richesse qu’il faut partager. Je sais par expérience qu’ils le vivent déjà, chacun dans leur chambre et dans les services communautaires.
Il y a seulement 4 chambres pour 500 détenus, la plus grande est pour 240 personnes environ, les autres sont de 90 jusqu’à 120 places. Puisqu’ à 5h de l’après-midi ils sont enfermés dans les chambres jusqu’au lendemain à 7h, ils aiment bien se faire cuire un peu de riz, ceux qui le peuvent, et le manger dans la chambre.

Les derniers arrivés, ceux qui n’ont pas de famille qui vient les visiter et leur apporter quelques choses, les plus âgés, les malades… font passer leur assiette et chacun y met une cuillère de son riz et tous peuvent manger !

Souvent, dans les partages d’Evangile, ils arrivent à remercier le Seigneur d’être rentrés à la prison car c’est un temps précieux pour eux pour rencontrer Dieu, pour voir autrement leur vie, pour avoir rencontré la Parole de Dieu qui devient vivante pour eux, pour avoir découvert une autre vision du monde et des hommes, pour avoir fait l’expérience des frères… c’est beau !

Il est dur de voir que des personnes, jeunes quelquefois, n’ont pas pu aller à l’école et font leur signature avec la croix. Nous avons commencé une école d’alphabétisation pour eux et nous sommes arrivées jusqu’au BEPC. Ce sont les détenus mêmes qui enseignent, chacun selon la matière où il est plus doué. Cette année un seulement a réussi le BEPC, mais cela ne fait rien. Tout le monde se motive les jours d’examens, c’est comme si tous étaient les parents de ceux qui les font et ils attendent avec impatience leur retour. Ces jours-là ils forment une grande famille. Le CEPE (Certificat d'études primairs), par contre, réussit chaque année, toujours à 100%. Un jour un papa de famille qui sortait de prison et qui avait obtenu son CEPE m’a dit : « Ma sœur, j’ai fait le CEPE en même temps que mon fils et nous l’avons réussi tous les deux. Ce soir nous allons le fêter ensemble à la maison. J’en suis fier et content. » Moi aussi je l’étais.

Du côté des femmes aussi il y a une petite école, qui marche plus irrégulièrement, elles sont moins motivées que les hommes, sauf si elles veulent lire la Bible. En prison il n’y a pas grand-chose à faire et la journée est longue, l’esprit travaille et des pensées sombres s’installent. On pense à la famille, à la femme qui n’arrive pas à nourrir les enfants, au travail dans les champs qui ne se fait pas… alors on joue pour ne plus réfléchir ! Chez les femmes j’avais commencé à porter du travail de broderie, et les hommes ont commencé à en réclamer : eux aussi avaient le droit de travailler. J’ai hésité car la broderie n’est pas un travail pour les hommes, mais à la fin, après avoir cherché en vain autre chose, je les ai écoutés car le travail, quel qu’il soit, redonne la dignité à la personne. En même temps, quelle n’a pas été ma surprise de voir les hommes travailler avec plus de patience, plus de goût pour les couleurs et plus de réussite que les femmes! Il y a de vrais chefs-d’œuvre parmi ce qui sort de leurs mains!

Avec le travail nous avons instauré un système de "banque interne" qui leur permet de faire un peu d’épargne chaque fois qu’ils travaillent. Quelquefois ce n’est pas grand-chose, d’autre fois un peu plus et ils arrivent à aider leurs femmes, à préparer un peu l’avenir, à envoyer les enfants à l’école, à leur faire un petit cadeau quand ils réussissent les examens. J’aimerais tellement qu’ils apprennent que, même avec peu, ils peuvent prévoir l’avenir et ne pas être toujours démunis face à ce qui peut se présenter.

Travailler avec des détenus est exigeant, ce n’est pas évident chaque jour ; il y en a qui sont des gens honnêtes tombés là-dedans, comme disait quelqu’un, car ils se trouvaient à la mauvaise place, au mauvais moment, mais qui n’y sont pour rien et c’est vrai. Dans cette catégorie, il y en a qui sont là à cause de la méchanceté des voisins ou de la famille : il suffit d’un coup de téléphone pour faire arrêter une personne. Ce qui est étonnant c’est qu’ils ne se révoltent pas. Il y en a qui ont fait une bêtise, ils le reconnaissent et purgent leur peine en attendant de pouvoir reprendre une autre vie. Il y en a qui font de petits ou grands larcins presque par profession et ils sont prêts à recommencer une fois sortis de prison. Avec cette dernière catégorie c’est plus difficile de travailler : ils trichent tout le temps, ils volent le travail des autres, ils disent souvent des mensonges, ils font travailler pour eux les nouveaux venus, ils essayent de m’avoir de toutes les manières. Avec ces derniers, il est difficile aussi de les aider à faire une épargne !

De beaucoup, je connais les familles car elles viennent chercher l’argent épargné de leur mari ou de leurs fils ou frère, à la fraternité : c’est l’occasion de parler aussi un peu avec eux, de les encourager pour qu’ils ne se fatiguent pas de leur rendre visite, de les aider au moment où il y a des problèmes, de voir avec eux les démarches qu’ils doivent faire, de leur dire aussi que les détenus ont surtout besoin de leur présence et de leur amour ; pour le reste, s’ils ont de la bonne volonté, ils peuvent se suffire à eux-mêmes en travaillant.

A la première messe à laquelle j’avais participé en prison, j’avais reçu, en cadeau, une carte avec des dessins faits main par les détenus et ils avaient écrit : " … j’étais prisonnier et vous m’avez visité…" (Mt. 25,35). Cela m’avait fortement interpellée et encore aujourd’hui cette phrase de l’Evangile m’habite et me pousse à continuer cette mission au milieu d’eux, devenus de plus en plus « "mes frères".

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